Pilotage & shadow AIGouvernance IA

    Recenser les usages IA de votre entreprise en deux semaines

    8 min de lecture

    Un plan de recensement des usages IA jour par jour sur deux semaines, avec les cinq questions exactes à poser et la garantie qui rend les réponses honnêtes.


    Recenser les usages IA de votre entreprise prend deux semaines et ne demande aucun outil de surveillance. La méthode est déclarative : vous annoncez la démarche sans sanction, vous posez cinq questions à chaque collaborateur, vous consolidez, vous restituez. Voici le plan jour par jour et les questions exactes à poser.

    Pourquoi l'inventaire par la DSI passe à côté de l'essentiel

    Le réflexe naturel est de demander la liste des outils au responsable informatique. C'est utile, et c'est très insuffisant.

    Un inventaire descendant voit ce qui passe par l'entreprise : les licences achetées, les logiciels installés, les applications connectées au système d'information. Il ne voit ni le compte personnel ouvert sur un navigateur, ni l'assistant intégré à un outil déjà utilisé pour autre chose, ni l'abonnement réglé par un collaborateur et remonté en note de frais.

    Or c'est souvent là que se logent les usages les plus difficiles à voir. Dans une PME sans direction informatique dédiée, l'écart entre l'inventaire technique et la réalité du terrain est fréquemment important.

    Il y a un second problème, plus subtil. L'inventaire descendant vous donne des outils, alors que ce dont vous avez besoin, ce sont des usages : quelle tâche, avec quelles données, pour quel enjeu. Un même outil peut être anodin dans un service et sensible dans un autre.

    L'approche ascendante : chacun déclare ses usages

    L'alternative consiste à demander directement aux personnes concernées. Chaque collaborateur décrit ce qu'il utilise, pour quoi, et avec quelles données.

    Cette approche a trois qualités que l'inventaire technique n'a pas. Elle capte les comptes personnels, invisibles par construction. Elle capte l'intention d'usage, pas seulement l'outil. Et elle produit un engagement : une personne qui a déclaré son usage a implicitement accepté qu'il soit encadré.

    Elle a une condition, non négociable : aucune sanction pour ce qui a été fait avant la règle. Si le collaborateur soupçonne que sa réponse peut lui être reprochée, il répondra « rien » ou « très peu ». Vous aurez alors dépensé deux semaines pour obtenir un document faux, ce qui est pire que de n'avoir rien fait.

    Le point de méthode est là : la déclaration vient des équipes, et aucune détection technique n'est mise en œuvre. Ce que le dirigeant obtient n'est pas une liste d'outils mais une description des usages, écrite par ceux qui les pratiquent, avec la tâche, les données et le compte. C'est ce niveau de détail qui rend la suite pilotable. Les signaux qui trahissent un usage non déclaré sont décrits dans l'article sur les signes de shadow AI en entreprise — ils servent à calibrer votre relance, jamais à désigner quelqu'un.

    Les cinq questions à poser, mot pour mot

    Cinq questions, pas plus. Au-delà, le taux de réponse s'effondre et vous obtenez des champs vides.

    1. Quel outil d'IA utilisez-vous dans votre travail ? Nommez-le, même si vous n'êtes pas certain qu'il s'agisse d'une IA. Indiquez tous ceux que vous utilisez, même occasionnellement.
    2. Pour quelle tâche précise l'utilisez-vous ? Décrivez la tâche en une phrase, comme vous l'expliqueriez à un collègue. Exemple : rédiger un premier jet de réponse à un appel d'offres.
    3. Quelles données saisissez-vous dans cet outil ? Précisez si vous y mettez des noms de clients, des documents internes, des données financières, des CV, du code, ou uniquement des consignes générales sans donnée.
    4. Avec quel compte y accédez-vous ? Compte professionnel fourni par l'entreprise, compte personnel gratuit, compte personnel payant, compte partagé avec un collègue, ou accès intégré à un autre logiciel.
    5. À quelle fréquence l'utilisez-vous ? Plusieurs fois par jour, quelques fois par semaine, quelques fois par mois, ou plus rarement.

    Une seule question ouverte facultative peut compléter le lot : qu'est-ce qui vous ferait gagner du temps si l'entreprise le mettait en place ? Elle transforme un exercice de contrôle en démarche utile, et les réponses sont souvent la meilleure surprise du recensement.

    Le support importe peu : formulaire en ligne, document partagé, ou entretien de dix minutes pour les équipes peu à l'aise avec l'écrit. Ce qui compte, c'est que la réponse soit consignée par écrit et datée.

    Recenser les usages IA en deux semaines : le plan jour par jour

    La formulation à retenir est la suivante : deux semaines calendaires, dont environ une demi-journée de travail effectif. Les deux semaines sont un délai d'horloge, le temps nécessaire pour annoncer, laisser répondre, relancer et restituer. La demi-journée est le travail réel de la personne qui pilote, auquel s'ajoutent dix minutes par collaborateur pour remplir le questionnaire. Dix jours ouvrés, donc, et non dix jours de charge.

    Semaine 1 : annoncer et collecter

    Jour 1 — l'annonce. Un message du dirigeant, pas du service informatique. Trois éléments obligatoires : pourquoi cette démarche a lieu, la garantie explicite qu'aucune sanction ne découlera des déclarations, et la date limite de réponse. Annoncez aussi ce que vous ferez du résultat : fournir des outils, écrire des règles, former. Sans ce dernier point, la démarche est perçue comme un audit à charge.

    Jour 2 — l'envoi du questionnaire. Les cinq questions, un seul écran, dix minutes maximum. Prévenez que les réponses seront consolidées et que le résultat sera partagé avec tout le monde. Un questionnaire dont les résultats disparaissent ne se remplit qu'une fois.

    Jour 3 — le lancement par les managers. Chaque responsable d'équipe répond en premier, publiquement, y compris le dirigeant. Un manager qui déclare utiliser un outil d'IA pour préparer ses comptes rendus débloque son équipe entière. C'est le levier le plus efficace des dix jours.

    Jour 4 — les entretiens des cas particuliers. Les fonctions qui n'ont pas d'écran au quotidien, les personnes peu à l'aise avec les formulaires, les prestataires réguliers : traitez-les en entretien court plutôt que de les laisser hors du recensement.

    Jour 5 — le premier point d'étape. Comptez les réponses. En dessous de la moitié de l'effectif, le problème est presque toujours la confiance dans la garantie de non-sanction, pas l'oubli. Reformulez l'annonce plutôt que d'insister sur le délai.

    Semaine 2 : relancer, consolider, restituer

    Jour 6 — la relance. Une relance unique, individuelle, sans reproche. Précisez que « je n'utilise aucun outil d'IA » est une réponse parfaitement valable et qu'elle doit être envoyée aussi. Sans cette précision, vous ne saurez pas distinguer un non-usage d'un non-retour.

    Jour 7 — la consolidation. Regroupez les déclarations par usage, pas par personne. Un même usage déclaré par six personnes devient une seule ligne avec un service, un outil, des données concernées et une fréquence. Vous passez ainsi d'une liste de réponses individuelles à une cartographie exploitable.

    Jour 8 — la qualification. Classez chaque usage selon deux critères simples : la sensibilité des données saisies, et la destination du résultat — usage interne ou envoi à l'extérieur. Ce croisement suffit à faire ressortir les trois ou quatre situations à traiter en priorité. Nul besoin d'une échelle de risque à cinq niveaux à ce stade.

    Jour 9 — les décisions. Une réunion courte pour trancher trois points : quels outils l'entreprise fournit, quelles données sont interdites en saisie, qui valide les nouveaux usages. Ces décisions sont la matière de votre charte et de votre plan de formation.

    Jour 10 — la restitution. Partagez le résultat consolidé et anonymisé avec tout le monde, avec les décisions prises. C'est ce qui rend le prochain recensement possible : les équipes voient que déclarer produit un effet, et non une convocation.

    Passé le jour 10, votre cartographie devient un document vivant. La façon de l'organiser durablement est décrite dans l'article sur le registre des usages IA.

    Ce qu'on découvre presque toujours

    Les résultats varient d'une entreprise à l'autre, mais certains constats reviennent avec une régularité frappante.

    Les usages sont plus nombreux que prévu, et concentrés sur la production d'écrit. Les comptes personnels dominent, faute d'alternative fournie. Les usages les plus sensibles ne sont pas dans les équipes techniques mais dans les fonctions en contact avec le client et le candidat. Une ou deux personnes ont développé une pratique avancée que personne ne connaissait, et qui mérite d'être partagée plutôt que corrigée. Enfin, une part des collaborateurs n'utilise rien, non par principe, mais parce qu'ils ne savent pas par où commencer — c'est votre besoin de formation, révélé sans questionnaire supplémentaire.

    Ce recensement n'est pas un exercice administratif. C'est la première pièce de la trace écrite que le règlement (UE) 2024/1689, dit AI Act, attend d'une entreprise qui utilise l'IA sans en être le fournisseur. Pour situer précisément ce qui vous est dû aujourd'hui, lisez ce qui s'applique vraiment à une PME.

    Questions fréquentes

    Les déclarations doivent-elles être nominatives ?

    Oui pour la collecte, non pour la restitution. Le nom est nécessaire pour relancer, pour organiser la formation adaptée et pour savoir qui valide quoi ensuite. En revanche, le document partagé et le registre qui en découle raisonnent par usage et par service, pas par personne. Cette distinction est ce qui rend la démarche acceptable en interne.

    Que faire si un collaborateur déclare un usage clairement risqué ?

    Vous le remerciez, et vous traitez l'usage. C'est exactement le cas pour lequel vous avez lancé le recensement, et la sanction détruirait toute la démarche pour les recensements suivants. Traitez la situation : fournissez un outil administré, précisez la règle sur les données, et notez la date à laquelle le sujet a été corrigé.

    Faut-il refaire ce recensement régulièrement ?

    Oui, mais beaucoup plus légèrement. Une revue annuelle complète, et une déclaration à l'arrivée de chaque nouvel usage ou de chaque nouveau collaborateur, suffisent dans une PME. Le premier recensement est le seul qui demande deux semaines calendaires : les suivants se traitent au fil de l'eau si le registre a été tenu entre-temps.

    Où en est votre entreprise ?

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